samedi 10 octobre 2009

N'ayez pas peur des médias !


Chaque année, le Séminaire français de Rome organise pour ses membres une session de rentrée. Cette année, après les événements récents qui ont balloté l’Eglise et les chrétiens, cette session a porté sur les moyens de communication. L’objectif de notre Recteur était de nous faire comprendre les médias, et si possible de nous les faire aimer. C’est à M. Antoine Marie IZOARD, directeur de l’agence de presse I.MEDIA, spécialisée dans les informations concernant le Vatican, qu’a été confiée l’animation de cette session. M. IZOARD a choisi de nous faire rencontrer différents acteurs de la communication à Rome, des acteurs de premier plan qui sont venus échanger avec nous, très simplement. Par la présentation des personnes que nous avons rencontrées, je vais tenter de rendre compte de cette session.

Le premier intervenant a traversé l’ensemble de notre session : M. IZOARD ne s’est pas contenté d’animer les débats, mais il a apporté beaucoup de matière à notre réflexion. Fin connaisseur de la situation et acteur important de l’actualité religieuse, il a introduit nos échanges en soulignant le caractère explosif des relations entre l’Eglise et les médias (presse, radio, télévision et agences de presse). Sans omettre les sujets épineux (on pense au discours de Ratisbonne, à l’affaire WILLIAMSON et aux propos du Pape Benoît XVI sur le préservatif au cours de son voyage vers l’Afrique) il nous a, au cours de ces quatre jours de session, fait toucher la complexité de la communication dans le monde actuel. Cette complexité s’accroît encore lorsqu’il s’agit de sujets religieux.
Du fait réel à l’article de presse, le processus de traitement dépend du média. On ne traite pas l’information de la même façon lorsqu’on est journaliste de télévision ou lorsqu’on travaille dans une agence de presse. Les critères de décision dans le choix de l’information à publier sont complexes : l’information naît beaucoup de la nouveauté, du caractère percutant voire polémique des événements. La hiérarchisation de l’information, de ce fait, est très subjective.
Et le poids des journalistes dans la société occidentale s’est accru depuis quelques décennies. Aujourd’hui, on ne peut plus faire sans les journalistes et fermer la porte à toute discussion avec eux.

Le 6 octobre, nous avons accueilli M. Eric VALMIR, correspondant de Radio-France en Italie depuis 2006, qui a témoigné de son travail et de sa vision de l’Eglise. En réalité, le Vatican représente 10% de ses activités. Eric VALMIR nous a expliqué particulièrement la distinction qu’il faut faire entre le travail de terrain des journalistes et les exigences des rédactions en chef. Les conflits d’intérêts sont nombreux entre Paris qui veut vendre de l’information, faire de l’audience, et le journaliste de terrain qui veut refléter la réalité du pays qu’il couvre. Il faut donc toujours équilibrer les articles, en présentant les thèmes ‘‘vendeurs’’ attendus par les rédactions, tout en faisant passer la réalité du terrain.
En outre, M. VALMIR a dénoncé la ‘‘dictature des dépêches d’agence de presse’’ qui font la pluie et le beau temps dans l’information, car les journalistes ont de moins en moins de temps pour vérifier leurs sources et d’aller sur place, et se contentent souvent de ces dépêches pour rédiger leurs articles. Le problème est alors une uniformisation de l’information, tendance ancienne mais qui s’amplifie aujourd’hui.
Eric VALMIR nous a montré que les actualités religieuses sont traitées de la même façon que les autres actualités, car il s’agit toujours d’un décryptage, hors de l’opinion du journaliste. Il s’agit de voir ce qui se passe, comment, pourquoi… Mais il y a un réel désintérêt et même une inculture religieuse profonde dans le journalisme généraliste, qui empêche l’argumentation et la précision du propos et de l’analyse. Pour finir, il a reconnu que la malhonnêteté intellectuelle du journalisme à l’égard de l’Eglise est réelle, insérée dans une malhonnêteté globale de la société occidentale. C’est inextricable aujourd’hui, mais cela passera.

Le 7 octobre, nous avons eu trois intervenants successifs : M. Frédéric MOUNIER, de La Croix, Mme Catherine JOUAULT, de l’AFP et Mme Romilda FERRAUTO, responsable du département francophone de Radio Vatican.
Frédéric MOUNIER est intervenu avec beaucoup de recul, plutôt comme penseur de la relation entre l’Eglise et les médias. Spectateur de la baisse de la qualité de l’information religieuse en France (il n’y a plus à ce jour dans le service public qu’une vraie spécialiste des questions religieuses en France, pour RFI), Frédéric MOUNIER a déploré que ce secteur soit sous-traité comme déclinaison des problèmes de société. La ‘‘loi de l’emballage’’ qui régit aujourd’hui l’information rend plus difficile une bonne information religieuse. Notons particulièrement sa phrase sur le Pape : « Benoît XVI est un empêcheur de penser en rond. »
Catherine JOUAULT, quant à elle, est venue nous présenter le travail des agences de presse, depuis son expérience de travail au sein de la troisième agence de presse au monde : l’Agence France Presse. Agence multimédia et multilingue, l’AFP est un ‘‘grossiste d’information’’ dont les premiers clients sont les journalistes. C’est un prestataire de services. Elle fournit deux types d’informations : des faits bruts dans ses dépêches, et des analyses de fond dans des dossiers plus rares mais plus développés. De Rome, les dépêches sont envoyées au ‘‘Desk Europe’’ qui la valide ou la refuse. Le tri se fait de lui-même du fait de la dimension commerciale de l’activité de l’AFP. Si les priorités des agences de presse diffèrent selon leur identité (par exemple l’AFP ne traite les discours du Pape que lorsqu’ils concernent la société, alors qu’I.MEDIA les traite tous, de façon systématique), on ne peut oublier qu’elles ont ce type de priorité qui biaise leur regard sur l’actualité. Mais la fiabilité et l’honnêteté des agences est leur garantie d’avoir des clients. Le système s’auto-purifie donc. La presse est donc un miroir de la réalité, mais elle a toujours le pouvoir de cacher des aspects de la réalité, et il faut reconnaître que les choses qui vont bien ne font pas de l’information et ne forment donc pas le cœur de métier des grossistes d’information que sont les grandes agences de presse.
Romilda FERRAUTO est enfin intervenue pour présenter l’activité de Radio Vatican. Elle nous a fait comprendre la complexité de son travail : dans ce métier, faut-il être chrétien avant d’être journaliste, ou faut-il être journaliste avant d’être chrétien ? Cette question se pose sans cesse. Et la qualité du travail de Radio Vatican vient du sérieux de ses analyses, malgré son très court temps d’antenne dans chaque langue. La clé de ce sérieux et de l’objectivité du traitement de l’information est selon elle la diversification des sources (agences de presse, communiqués de presse de l’Eglise, des institutions ou des organisations non gouvernementales, sites Internet). Prenant le contre-pied des autres intervenants, Romilda FERRAUTO pense qu’on minimise aujourd’hui l’attente et la curiosité de la société à l’égard de l’Eglise.

Pour notre troisième jour de session, le 8 octobre, c’est le père Federico LOMBARDI s.j., directeur de la salle de presse du Saint-Siège, qui est venu à notre rencontre. Il est en quelque sorte le ‘‘porte-parole’’ du Pape. Après des études de mathématiques puis de théologie en Allemagne, le père LOMBARDI a travaillé pour la revue jésuite de théologie Civiltà Cattolica. Selon lui, communiquer est une chose naturelle pour le prêtre, appelé à annoncer sans cesse la Bonne Nouvelle. L’important est de toujours savoir quoi dire, en se préoccupant de la simplicité et de la clarté du message. De cette revue théologique à Radio Vatican, la technique est radicalement différente. Avec l’Internet, auquel il faut s’adapter mais sans se laisser fasciner, l’évolution est encore plus rapide, mais c’est nécessaire pour rester en contact avec le monde. La communication du Saint-Siège est forcément intégrative, à vocation universelle. Elle ne doit pas oublier que les épiscopats nationaux le font aussi dans leurs pays ; le Vatican doit donc travailler en concertation et en collaboration avec les Eglises nationales. En d’autres termes, il ne s’agit pas de tout dire, mais de rendre le Pape accessible au monde.
Le directeur de la salle de presse n’est pas le seul acteur de la communication du Saint-Siège : le Pape lui-même, son secrétaire personnel, son Secrétaire d’Etat et la Curie romaine interviennent souvent directement auprès des journalistes. Dans cette complexité, la responsabilité directe du père LOMBARDI est de discerner les sujets importants ou urgents, au contact de la presse. Sa fonction est donc bidirectionnelle, du Vatican vers la presse et de la presse vers le Vatican. C’est cette complexité d’organisation et l’évolution rapide des techniques de communication qui expliquent les difficultés rencontrées par le Saint-Siège par exemple à Ratisbonne ou en Afrique. Et il faut, à partir de ces crises, chercher ce qu’il y a de positif – l’émergence de débats de fond, l’annonce de la vérité malgré le ‘‘politiquement correct’’ – et recevoir les enseignements de ces dysfonctionnements. Selon le père LOMBARDI, il faut aujourd’hui apprendre à mieux intégrer au Saint-Siège le processus de décision avec le processus de communication. Cependant, on ne peut pas communiquer comme tout le monde quand on est chrétien, parce qu’un communicateur chrétien ne peut par exemple pas utiliser la parole pour diviser. Prenant lui aussi le contre-pied d’autres intervenants, le père LOMBARDI pense que la société n’est pas complètement opposée au fait religieux, la célébration des funérailles de Jean-Paul II en a apporté la preuve.

Philippine de SAINT PIERRE, directrice des programmes de KTO, est venue achever notre session le 9 octobre. Fondée par les évêques de France, KTO a une bonne relation avec l’épiscopat, relation de confiance et de filialité. Cela ne signifie pas que les 14 journalistes de la chaîne doivent toujours répéter strictement les communiqués de presse de la Conférence des évêques de France, mais qu’ils gardent toujours en vue l’Evangile et le magistère. C’est ce qui fait de KTO, ‘‘télévision catholique’’ un média d’Eglise, plus encore qu’un média chrétien.
La mission de KTO repose sur trois piliers :
- accompagner la vie de prière et la vie d’Eglise des téléspectateurs,
- donner des éclairages sur l’actualité dans la lumière de l’Evangile et la fidélité au magistère,
- donner à voir la diversité des visages de l’Eglise.
Risquant d’être par trop du côté ‘‘des gentils’’ dans le traitement de l’actualité de l’Eglise, risquant de ce fait de perdre toute crédibilité, KTO veut être pour l’Eglise un partenaire de confiance. La confiance est selon Philippine de SAINT PIERRE le maître-mot des relations entre l’Eglise et les médias. Avec cette confiance, l’Eglise aura moins peur d’intervenir sur tous les sujets sensibles, et elle sera mieux écoutée par les médias.

De ces rencontres nombreuses et denses, nous pouvons retenir que la communication doit être une activité naturelle du chrétien et a fortiori du prêtre. Le rôle des médias dans la société occidentale contemporaine s’est beaucoup développé et l’on ne peut plus aujourd’hui s’en détourner. Entre l’observation du « caractère explosif des relations entre l’Eglise et les médias » et la réflexion sur la « relation de confiance » qui doit s’instaurer entre eux, c’est une large sensibilisation à la culture de la communication qu’a vécue le Séminaire français ces derniers jours.
Merci à M. IZOARD pour cette session, et au travail !


Sébastien THOMAS
Séminariste du diocèse de Pontoise

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